Quand Rama Yade était menacée d'expulsion...
Trois longues pages d'une écriture appliquée, inclinée, resserrée, sans aucune marge, sans guère d'espace. Dans un courrier daté du mois d'« octobre 1995 » (elle a 18 ans), « Mlle Yade Ramatoulaye, 19, rue Auguste-Renoir, 92700 Colombes », s'adresse à « M. Frelaut Dominique, maire de Colombes ».
« Monsieur le Maire,
C'est avec scepticisme mais espoir que je m'adresse à vous en ne me faisant nulle illusion sur l'obtention d'une manifestation de votre part. Ne vous ai-je pas déjà envoyé un courrier afin de vous prévenir de l'urgence d'une situation intenable ? En effet, lors de la campagne municipale, alors que vous vous trouviez près de chez nous, ma mère vous avait déjà interpellé, sollicitant votre soutien, ce que vous lui aviez promis, relevant, avec votre courtoisie habituelle, son adresse et son nom. Cependant, quelle fut sa surprise lorsque, après la victoire (fût-elle mitigée), elle n'a obtenu de vous aucune réponse. Il est vrai qu'on était alors au temps de la campagne, le temps des promesses.
C'est pour cela que je me permets de parler au nom de ma mère en m'adressant directement à vous, sachant avec conscience que ma lettre ne vous parviendra pas si elle passe par votre cabinet d'enregistrement. Combien de fois ma mère vous a écrit mais ce cabinet a empêché le passage de ses courriers. Je ne désespère pas : je m'appelle Ramatoulaye Yade. J'ai 18 ans, de nationalité sénégalaise, bientôt française. Je suis en hypokhâgne (lettres supérieures) dans un lycée parisien qui prépare aux grandes écoles après avoir fréquenté pendant sept ans l'institution Jeanne-d'Arc de M. Riquet (9, boulevard Valmy.) Mais voilà, après le départ au Sénégal de notre père qui était diplomate en France, ma mère s'est retrouvée seule avec ses 4 enfants, des filles. Depuis, elle subit la pression sans relâche de notre propriétaire dans l'appartement duquel nous logeons depuis huit ans. Soucieux d'augmenter un loyer déjà fort élevé, il espère nous en « chasser » (selon ses propres termes) et le louer à d'autres. Ainsi, depuis plusieurs mois, il traîne ma maman de procès en procès, achetant les avocats que le tribunal lui attribuait, l'assénant de lettres d'insultes. Je ne reconnais plus en lui l'homme courtois d'alors (du moins en apparence.) Avec une inhumanité peu commune, avec une perfidie qui vous étonnera, usant jusqu'à en abuser de ses énormes moyens financiers pour faire pression sur les bureaux sociaux, notre propriétaire est parvenu à obtenir notre expulsion pour le 12 octobre. Il y a quelque temps, les huissiers, de façon illégale, avaient déjà brisé notre serrure, forçant notre porte. Depuis, ma mère vit dans la peur de savoir mes petites soeurs (dont je suis l'aînée) surprises par les huissiers à leur sortie de l'école. [...]
C'est pour cela que je me permets, dans un ultime élan de confiance, de solliciter votre soutien longtemps promis. Et c'est au communiste que vous êtes que je m'adresse. Au nom d'une idéologie qui vous a permis de nous libérer de M. Aubert. [NDLR : l'opposant de droite.]
Pourtant, je voudrais attirer votre attention sur un point. Combien de fois ai-je parcouru la ville et observé des dizaines d'appartements vides ! Combien de fois ai-je remarqué que mes amis français, après seulement quelques mois d'attente, obtenaient des appartements de la mairie ! Il est vrai que la préférence nationale ne figure pas sur les textes ! Il est vrai que Colombes n'est ni Toulon ni Orange, mais nos voisins regrettent tant que notre propriétaire " ait loué à des Noirs", oubliant que ces Noirs sont des êtres humains avant d'être des Noirs, des Français avant d'être des Sénégalais, dont les enfants sont plus que jamais français et manifestent leur citoyenneté par la voix électorale.
Voici un cas de force majeure. D'ici le 12 octobre 1995, c'est-à-dire dans une semaine, les huissiers forceront notre porte. Nous n'avons nul endroit où habiter, ma mère et mes trois petites soeurs. Croyez-le, par orgueil, je me garderai bien de verser dans un misérabilisme inutile. Là n'est pas ma vocation. A défaut de ne pouvoir m'adresser à vos intendants, je vous porte toute ma confiance, espérant que d'ici le 12 octobre j'aurai une manifestation de votre part. Ce serait là une si grande victoire. Veuillez agréer mon profond respect. Ramatoulaye Yade. »
Le maire ne s'est jamais manifesté...